Totems ?

Animaux totémiques, géants
et dragons processionnels

Apparues vers le XVe siècle – dès 1474 pour les « Jeux et courses de la Tarasque » institués par le Roi René – les processions d’animaux gigantesques, de monstres ou de dragons, à l’occasion de carnavals ou de fêtes votives, demeurent très vivantes dans nombre de villes et villages du sud de la France, principalement dans la région Occitanie, et particulièrement dans le département de l’Hérault.

Le Poulain de Pézenas, le Chameau de Béziers, le Bœuf de Mèze ou l’Âne de Bessan…, figurent parmi les éléments les plus anciens et les plus connus de ce bestiaire fantastique dont on trouve également l’existence en Espagne voisine (et plus spécifiquement en Catalogne), en Belgique ou, plus rarement, dans le Nord de la France.

Ces figures parfois gigantesques, composées d’une structure en bois (ou aujourd’hui en aluminium) recouverte d’une toile colorée, constituent les acteurs principaux de grandes fêtes populaires, le plus souvent annuelles, préparées avec la participation active des habitants pour lesquels elles conservent une importante valeur symbolique et identitaire.

On parle ainsi d’ « animaux totémiques » pour désigner ces effigies ayant trait à l’origine légendaire, à l’histoire ou à la vie de la cité.

Les processions les plus anciennes se sont transmises au passage des générations depuis plusieurs siècles, avec parfois quelques interruptions : le Chameau de Béziers fut brûlé à la Révolution puis détruit à deux reprises au XIXe siècle, avant de renaître définitivement en 1895 par la volonté des habitants.

 

Modes de vie et représentations

Les processions diffèrent d’un lieu à l’autre mais chacune obéit à un rituel précis. Les « animaux-totems » sont toujours accompagnés de musiciens (hautbois, fifres, tambours…) qui jouent un rôle important dans le déroulement de la fête : la plupart possèdent leur « air » propre interprété uniquement à l’occasion de leur sortie.

Les animaux totémiques sont de formes, de tailles et de poids variés, comme leur mode de fabrication, de transport et de manipulation. Cela va d’une reproduction à peu près fidèle, quoique stylisée, de l’animal, à une invention libre, soit par hybridation -comme le Bœuf volant (Buòu-Volaire) de Saint-Ambroix ou le Tamarou (lo Tamaró) de Vendargues (tête de lapin, corps de hérisson, ailes de cigale), soit par extraction d’un élément comme le Cocairòs de Saussan, (nommé d’après sa coa, sa queue).

Précédé d'un Meneur, les animaux-totems sont mus par des porteurs (assez souvent masculins et issus de l’équipe de rugby locale) lors des déambulations. Le nombre de porteurs dépend de la taille de la construction, dont le maniement mobilise des savoir-faire spécifiques.

Ces bêtes mythiques possèdent en général une tête mobile qui s’allonge et se rétracte, animée par l’un des porteurs. La gueule de l’animal est souvent mobile, elle aussi, permettant le claquement de la mâchoire, la « gnaque ». Tous entretiennent une mobilité codée, « objet simultané de la peur et de la dévotion ».

D’autres animaux totems sont adjoints à certaines de ces manifestations. Parmi eux, le plus courant est « lo chivalet » (cheval-jupon), sorte de monture maintenue à la taille du danseur accompagnée de danseurs (« lo cibadier », « lo fabre », « lo desmoscaire ») mimant la domestication du cheval-esprit-sauvage.

Les animaux totémiques voient l’apparition de nouvelles générations depuis une vingtaine d’années et de nouvelles pratiques se développent afin d’intégrer les nouveaux-venus dans la grande famille des totems. Des baptêmes (batejadas) sont organisés afin que la naissance d’un nouvel animal puisse intégrer le rite collectif et la communauté. Ainsi les animaux totémiques plus anciens sont invités à parrainer un nouveau venu. Et la famille des animaux totémiques s’agrandit dans un esprit de partage et d’échanges entre villes et villages. Il existerait ainsi une soixantaine d’animaux totémiques aujourd’hui en Occitanie Pyrénées-Méditerranée, peuplant des rassemblements qui fleurissent au printemps et se développent de manière croissante d’années en années, témoignant d’un dynamisme remarquable.

L'âme collective des animaux totémiques

Tous ces animaux totémiques animent les fêtes saisonnières (carnavalesques, religieuses ou votives) à travers des rituels liés aux légendes (mythologiques ou contemporaines) qui fondent leurs origines.

Les cérémonies qui motivent la sortie du totem ont une fonction initiatique, soit parce que c’est une forme d’exploit pour les jeunes gens que de les porter ou de les affronter, soit parce que la force symbolique permet de jouer à exorciser les maux de la Cité et d’en réconcilier les habitants, toutes classes sociales confondues.

S’ils ont perdu leur caractère religieux les animaux totémiques continuent de représenter la mémoire collective, l’identité locale ainsi que l’invention constante des communautés. Ils sont les symboles de la création collective qui prend racine dans l’histoire, les mythes, contes et légendes des contrées. Ils s’adaptent aussi aux changements qui interviennent dans la communauté, en participant notamment à des fêtes nouvelles.

Les animaux totémiques animent les rues créant frayeur, joie, bonheur chez les participants. Ils participent des «charivaris», espace de la fête et lieu de sociabilité. A chaque animal correspond son rituel, sa fête et son jeu, sa relation à la communauté, aux porteurs, aux musiciens et au meneur.
Certains animaux totémiques mangent symboliquement les enfants, à l’image du Bœuf de Mèze, d’autres poursuivent les jeunes filles comme la Tarasque de Tarascon, d’autres encore meurent symboliquement pour mieux renaître un an plus tard.

Ils sont à l’image de la fondation, de la conservation ou de la transformation de la Cité.

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